• L'art ABORIGÈNE ou peindre le rêveArt ABORIGENE Exposition 2015


    Après avoir exposé une série d’artistes occidentaux actuels, la galerie L’Echaudé à l’heureuse idée de revenir à ses premières amours en offrant au public et aux collectionneurs une exposition collective consacrée aux peintres aborigènes contemporains ; en 2012, cette galerie ouverte sur l’ailleurs, à savoir sur l’art extra-occidental, avait inauguré son nouvel espace d’exposition en créant l’événement avec une manifestation d’art aborigène (5 janvier – 4 février 2012). Depuis, la peinture aborigène n’a cessé de monter en puissance, il n’est pas rare de la rencontrer dans des foires d’art contemporain (Art Paris, Art Up ! de Lille, St’art de Strasbourg…) et également dans les musées : en 2012, l’exposition Aux Sources de la peinture aborigène, Australie – Tjukurrtjanu au musée du quai Branly (9 octobre 2012 – 20 janvier 2013), rétrospective consacrée aux artistes aborigènes des années 1970 de la communauté de Papunya au cœur du Désert central australien, avait connu un vif succès avec plus de 130 000 visiteurs ; cette exposition plébiscitée par les visiteurs se plaçant ainsi au 5e rang en termes de fréquentation des expositions en galerie jardin depuis l’ouverture du musée.

    Avec son exposition « Art aborigène », la galerie L’Echaudé dévoile une quarantaine de peintures réalisées par des artistes dont la plupart sont des femmes, issues du Désert central. Nous sont données à voir des œuvres de Gloria Petyarre,Walangkura Reid, Kelly Michaels, Angelina Nampijimpa Tasman, Wintjiya Napaltjarri,Ningie Nangala, Molly Jugadai, Queenie Lion, Bessie Sims Nakamarra,Jacline Sampson, Judy Watson Napangardi, Nancy Napanangka Gibson, Evelyn Pultara,Long Jack, Abie Loy, Kathleen Petyarre, Barbara Moore,Polly Watson Napangardi, Jorna Nelson Napurrula, Margaret Lewis Napangardi,Lorna Brown Napanangka, Yinarupa Nangala, Maringka Baker, Elizabeth Marks, Madelene Purdie, Gabriella Possum Nungurrayi et Dorothy Napangadi. Petite précision, au musée du quai Branly, l’exposition présentait essentiellement des artistes masculins car, à Papunya, c’est plus tardivement que les femmes sont arrivées à la peinture. Au début, elles étaient appelées uniquement pour exécuter de petits points et c’est le peintre Mick Namarari Tjapaltjarri qui, le premier, autorisera son épouse à se consacrer entièrement à la peinture. De nos jours, les femmes aborigènes ont pris leur revanche et elles sont désormais nombreuses à manifester leur créativité via l’expression artistique.

    Des petits points, toujours des petits points…

    De prime abord, pour les regardeurs occidentaux, néophytes et non initiés, la peinture aborigène est une abstraction ô combien séduisante, voire hypnotique. On y voit souvent, pour paraphraser Gainsbourg, « des petits points, toujours des petits points… » et, bien sûr, il est tout à fait possible de savourer ces champs colorés dynamiques, oscillant entre figuration et abstraction, en se contentant du pur plaisir esthétique : face à ces réseaux de points répétés et de lignes sinueuses qui sont comme autant de cartographies célestes et de réseaux labyrinthiques nous invitant à fuir les repères spatio-temporels occidentaux, il est bon de se laisser envoûter et immerger par un pointillisme nerveux et par une toile aborigène qui s’apparente souvent à un trip hallucinogène ou psychédélique ; certains y voient même des connexions synaptiques. D’autant plus que ces peintures, tout en échappant au registre artistique habituel, ne sont pas sans rappeler formellement des moments-clés de l’histoire de l’art occidental : difficile en effet, devant ces myriades de signes et de couleurs formant des entrelacs à la rythmique musicale, de ne pas penser au néo-impressionnisme de Seurat et de Signac, à l’abstraction géométrique, voire optique, ou encore à l’abstraction lyrique où l’engagement physique du peintre tient souvent lieu de principe de composition ; on peut également penser à la fameuse artiste japonaise contemporaine Yayoi Kusama dont la démarche plasticienne, se situant aux frontières de l’art-thérapie, consiste à recouvrir depuis les années 1960 de points - ou pois - des tableaux parfois immenses, des sculptures ainsi que des environnements spectaculaires : « Cette répétition infinie provoque une sensation de vertige, de vide et d’hypnose. Ma vie, c’est-à-dire un point au milieu de ces millions de particules qui sont les pois. » Ce propos, tenu en 1975 par Kusama, pourrait, nous semble-t-il, être celui de moult artistes aborigènes contemporains pratiquant l’art et la vie confondus.

    Le peintre comme passeur de mémoire

    Pour autant, afin d’appréhender les différents niveaux de lecture de ces compositions aborigènes tour à tour simples et complexes, il est bon non seulement de les admirer comme des œuvres à part entière mais aussi de savoir qu’elles naissent de traditions rituelles et d’histoires ancestrales. Ces points stellaires, lignes serpentines, spirales et zigzags sont en fait là pour traduire des rêves et des paysages issus du bush (désert australien) : chaque histoire racontée en image et chaque peinture fixent des épisodes mythiques qui sont transmis de génération en génération. Les pictogrammes, qui émergent de ces rythmes, couleurs, méandres et volutes ne sont pas là par hasard ou par fantaisie, ils correspondent à des territoires précis, réels ou fantasmés, et renvoient à une ou plusieurs familles. Et, pour percer le secret de ces tableaux sibyllins qui fonctionnent comme autant de rébus visuels polysémiques cryptés renvoyant à des morceaux de mémoire, il suffit d’écouter ces artistes pour mieux les comprendre et les décrypter. Les Aborigènes disent : «Ne pas peindre sa terre, c’est la laisser mourir, c’est la rendre aux ténèbres. » Et l’un des grands représentants de la peinture aborigène, Tim Leura Tjapaltjarri, précise : « Quand je prends mon pinceau, je pense à mes rêves. » Voilà, la phrase est dite mais, attention, à chacun(e) son rêve et son histoire.

    Sur la piste des rêves

    Au sein de l’« Art aborigène » exposé à la galerie L’Echaudé, les peintres présentés peignent aussi leur rêve, perçu comme leur « propriété » : Angelina Tasman Nampijinpa peint son Rêve d’eau, Dorothy Napangardi, passée maître dans la technique pointilliste, prend souvent pour sujet le Rêve de Bananier Sauvage et une Gloria Petyarre, en reprenant un thème que toutes ses sœurs ont peint, à savoir le Rêve du Moloch ou Rêve du Lézard Diabolique des Montagnes, en donne une version contemporaine en remplissant toute la surface de ses toiles de petites lignes tournantes qui forment une espèce de tapis de feuilles qui rappelle les toiles végétales all over fascinantes de Séraphine de Senlis (1864-1942), femme de ménage devenue figure inclassable de la peinture moderne et de l’art brut. Ici, dans cette série de toiles aux mouvements souples et amples, Gloria célèbre l’esprit d’une plante dans l’espoir que celle-ci, dont les feuilles sont comestibles et servent souvent à soigner, pousse en abondance afin d’aider son clan. Il s’agit bel et bien, en ce qui concerne la peinture aborigène, d’un art d’initiés aux interprétations parfois compliquées car un même signe peut avoir différentes significations !

    L’art aborigène contemporain allie modernité et culture ancestrale. Et, comme dans le monde du rêve, abordé inlassablement aussi par les surréalistes, passé, présent et futur cohabitent chez les Aborigènes afin de saisir, à vol d’oiseau (leurs peintures sont des cartes), ce qui fait la richesse de la vie et la complexité du vivant. Arc-en-ciel, trou d’eau, feu, boomerang, campement, montagne, personnage, empreinte d’animal… Chaque signe (point, ligne ou trait) est un élément du paysage qui est tracé par le peintre pour que ses proches puissent retrouver le chemin des sites importants pour sa famille. Dans les temps anciens (il faut savoir que le peuple aborigène a 50 000 d’histoire derrière lui), les femmes racontaient souvent des histoires grâce à des dessins dans le sable et, au cours de cérémonies rituelles, les petits points, qui évoquent les boules de coton sauvage attachés aux peintures au sol ou aux ornements corporels, se retrouvaient aussi sur les corps des danseurs ainsi que sur les parois, les écorces et les boucliers peints ; le point est à la fois un marqueur identitaire et un procédé visuel hypnotique, devenu la marque de fabrique par excellence de l’art aborigène. Depuis une quarantaine d’années, les artistes aborigènes peignent sur des supports de fortune (morceaux de bois récupérés, panneaux d’aggloméré, simples bouts de carton) ainsi que sur des toiles : le support a changé, on est passé à une surface plane. Il y a eu également un renouvellement des formes et des propositions. Par contre, ce qui n’a pas changé c’est le fait que les artistes, depuis des millénaires, peignent le « temps du rêve ».

    Leurs tracés, qu’il s’agisse de Gloria, Emily, Kelly et autres Kathleen, renvoient à la conception nourricière de l’art aborigène. Le « temps du rêve » est la période ancestrale où des êtres mythiques sont sortis de la Terre pour laisser, sur le sol austral, leurs empreintes qui dessinèrent paysages et ciels. Ces territoires « marqués » sont à lire comme les signes du passage d’un ancêtre et, en traçant infatigablement, comme en transe ou dans un état second, des points, des cercles concentriques (lieux), des lignes parallèles aux points reliés entre eux (chemins) ainsi que des mosaïques géométriques en pointillés (dessins au sol), les peintres aborigènes, tels les gardiens de la culture traditionnelle, réalisent, avec leurs paysages vus du ciel - il n’y a pas de ligne d’horizon, de notion d’échelle et de perspective à l’occidentale -, des tableaux de bord qui narrent le périple des ancêtres à travers la terre australienne.

    Et c’est en passant par le chemin du rêve que ces maîtres du désert, véritables cartographes des mythes, parlent à la fois d’eux, de leurs ancêtres, de la terre nourricière puis de nous, autrement dit de l’homme tout entier tendu vers le ciel, vers la voûte céleste, mais implacablement cloué au sol. Car, devant une toile aborigène arborescente, aux mille et un chemins aventureux, difficile de ne pas se sentir comme un tout petit point égaré dans l’immensité du monde, à la recherche d’un absolu.

    Vincent DELAURY


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